Retour sans fin

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Je regarde le train freiner devant moi. Instinctivement, j’ai un mouvement de recul. Je me balance un peu d’avant en arrière. Je fume la dernière bouffée de cigarette. Je l’écrase alors qu’une grosse femme blonde devant moi appuie sur le bouton à droite de cette familière porte rouge. Je la regarde coulisser. Dans mon regard, il y a ce B encerclé qui s’imprime, qui s’incruste. Je pense comme un cancer. La grosse femme crie à un enfant des mots dans une langue qui m’est inconnue. Et pourtant ce sont ces mêmes mots qui me donnent un sentiment de réconfort. Ce sentiment que je pourrais résumer en une seule et unique phrase : « Je suis de retour au pays ». Tandis que je grimpe les marches pour accéder au wagon, je souris malgré mon angoisse. J’énumère dans ma tête les choses qui me plaisent, qui m’ont manqué, que je veux revoir : le chocolat, la bière, le cornet de frites mayo, le prix des clopes, les champs à perte de vue, les vaches partout, les petits sentiers dans les bois l’été, l’odeur de la terre après la pluie, ma mère.

Le train est bruyant. En face, l’enfant blond hurle à en devenir rouge. Sa mère le gifle. Je pose une main sur mon ventre. Les larmes me montent aux yeux. Je me tourne un peu sur le côté, je plisse les yeux, je serre les dents, pour ne pas sentir la douleur dans ma poitrine. Tout dans ce train me rappelle toutes les choses que je déteste ici : les gens, les hommes, la campagne, les champs à perte de vue, la pluie, le silence, l’odeur des tracteurs, ma mère. Lire la suite

Sous état d’urgence chapitre 1

hopital Tenon

12 Novembre 2019

Je m’avance. Je recule. Je m’avance et je recule. Encore et encore. A chaque fois qu’une nouvelle personne entre dans la rame. Chaque fois qu’une autre en sort. J’observe à peine ce qu’il se passe au dehors. Les stations sont toutes les mêmes. Des murs sales et décrépis. Ils s’étendent à perte de vue. Une fois sur deux, il y a des échafaudages. La nuit, je vois même des types travailler dessus. Toujours la nuit. Je mange les peaux mortes de mes doigts, en fixant la fenêtre ouverte au bout de la rame. Il y a ce gars adossé à la porte qui me regarde. Je baisse les yeux. J’arrache encore plus la peau sur mon pouce. Soudain, il y a cette douleur lancinante. Et le goût âcre du sang sur ma langue. Je fixe alors le néon qui clignote. Et clignote encore. Les portes s’ouvrent. Je recule. Je laisse passer les gens. Je ne les regarde pas. Je me tasse dans un coin en faisant tout pour paraître invisible.

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Terrorisme

métroJour 1
Le bruit de la rame vrille dans ses tympans. Elle regarde le reflet s’étaler sur l’épaisse vitre. Elle mordille ses doigts, arrachant la peau usée. Elle évite le regard de l’homme assis en face d’elle. Elle sait qu’il la regarde. Ses yeux à lui, lui brûlent sa peau à elle. Elle lève les yeux vers le plan de la ligne. La petite lumière clignote sur la station Exelmans. A l’ouverture des portes, l’homme descend. Elle soupire profondément. L’angoisse monte encore un peu. Elle boit l’ultime gorgée de café, déçue. Porte de Saint-Cloud. Elle descend, marche rapide perchée sur ses talons rouges qui lui provoquent une douleur lancinante dans le dos. Sa bouche se tord en une moue. Sortie 5. Avenue de Versailles. Elle s’arrête devant le Mac Donald’s. Elle sort son téléphone portable. 14H55. Pas le temps d’un autre café. A peine le temps d’une cigarette. Elle l’allume. Elle se regarde dans la vitre. Elle a toujours cette sensation étrange en se regardant, comme si son corps ne lui appartenait pas. D’une main, elle attache ses longs cheveux bouclés rouges en un chignon. Elle écrase sa cigarette à demi consumée sur le trottoir. Elle s’éloigne avec ce sentiment de culpabilité de faire partie de ces gens qui bousillent la planète. Elle s’arrête au numéro 110 de la rue et pianote le code 30b678. L’immeuble est luxueux. Même le hall respire la richesse. Elle déteste ce quartier. Elle monte 3 étages à pieds. Déjà sa respiration est haletante. La cigarette. Elle appuie sur la sonnette de la porte à sa gauche.

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